Victime de discriminations comme la plupart des footballeurs chrétiens, un jeune copte a créé son propre centre de formation. Reportage à Alexandrie, Ariane Lavrilleux et Hossam Rabie.

Des projecteurs blancs sont braqués sur une cinquantaine de garçons qui trottinent autour d’un petit terrain de foot. Sur les maillots de toutes les couleurs, on repère autant de prénoms chrétiens, comme « Mina », que de « Salah », patronyme du footballeur égyptien le plus vénéré du moment. http://www.lepoint.fr/sport/mohamed-salah-l-homme-qui-rend-fiers-les-egyptiens-25-05-2018-2221226_26.php

L’entrainement vient de commencer à l’Académie Je suis, installée à quelques encablures de la mer méditerranée, dans la ville la plus francophone d’Egypte. « On a choisi ce nom pour envoyer un message à tout le monde, ici et à l’étranger. Nous les coptes, on est là, prêts à jouer au foot. Vous devez nous écouter maintenant » explique Abanoub Nabil, un des entraineurs de centre de formation créé il y a un an à Alexandrie. Quelques années plus tôt, le jeune homme de 25 ans est repéré par un club de Ligue 1 lors d’un match amical. Mais lorsqu’il décline son identité copte, le coach ravale tout d’un coup son enthousiasme et brise l’espoir qu’il venait de créer.

Un copte sur 350 footballeurs professionnels

Près de 10% de la population égyptienne appartient à cette minorité chrétienne, la plus large du Moyen-Orient. Même si la constitution proclame l’égalité entre les égyptiens, l’intolérance religieuse reste bien ancrée et n’épargne pas les terrains de foot. Sur 350 footballeurs professionnels, un seul chrétien évolue en Ligue 1. L’international Hani Ramzi est le dernier joueur copte à avoir porté le maillot de l’équipe nationale. C’était il y a 15 ans. Pas un copte n’a joué depuis avec les Pharaons, qui s’apprêtent à affronter l’Uruguay ce vendredi 15 juin en Russie, deuxième jour de la coupe du monde.

Encore taboue il y a quelques années, cette discrimination est de plus en plus pointée du doigt par de jeunes coptes et d’anciens joueurs pro. Dans une émission de télévision diffusée deux mois avant le coup d’envoi du mondial, Ahmed Mido, ex attaquant de Tottenham (Londres) et de l’Ajax Amsterdam, s’est insurgé contre « le fanatisme religieux de certains cadres du football égyptien qui a contraint de nombreux coptes talentueux à abandonner leur rêve ».

Sur le banc de touche

Mina Bendary est l’un d’eux. Il est recruté par un club alexandrin de haut niveau, séduit au départ par son aisance et son habileté face au ballon rond. « Pourtant, j’ai passé la plupart des matchs sur le banc de touche, l’entraineur refusait de me donner ma chance » raconte le jeune de 23 ans, une petite croix tatouée sur le poignet. Un autre club accepte de le faire jouer à condition qu’il porte l’ancien maillot d’un dénommé Ibrahim, un prénom neutre, très fréquent chez les musulmans comme les chrétiens. « Au nom de quoi les coptes ne peuvent pas jouer et s’afficher sur les terrains de foot, est-ce la tradition ou la religion ? » s’insurge le jeune footballeur qui n’a jamais obtenu de réponse de ses anciens employeurs.

Las, Mina met fin à sa carrière sans pour autant rendre ses crampons. Bien décidé à contourner ces obstacles, il devient lui-même entraineur de son propre club. Plusieurs soirs par semaine, il encadre près de 150 enfants et adolescents dans l’académie « Je suis » qu’il a créé. Ce réservoir de joueurs, en grande majorité coptes, lui a permis de constituer une équipe pour participer au championnat local des moins de 18 ans. « Quand ils m’entendent crier ‘Mina, Abanoub, George’, les joueurs et entraineurs adverses sont surpris. Beaucoup viennent me dire qu’ils sont étonnés de voir des chrétiens jouer aussi bien ! »

Inaptes au football dans l’imaginaire collectif

Mina est persuadé que l’intolérance religieuse a nourri d’autres préjugés sur les capacités physiques des coptes. Recalés de la plupart des centres de formation, les jeunes chrétiens se rabattent sur des tournois amateurs organisés par l’Eglise. A force d’être invisibles dans les stades et mal formés dans des équipes de seconde zone, les coptes seraient devenus inaptes au football dans l’imaginaire collectif.

Certains accusent les coptes d’être eux-mêmes responsables de leur propre marginalisation. « Comme les coptes ne sont pas nombreux, les parents surprotègent leurs enfants, limitent leurs activités et ne les encouragent à faire du foot » estime ainsi Samir Adly, le directeur administratif d’al Ahly, le meilleur club égyptien. Cet ancien entraineur des Pharaons nie toute discrimination volontaire de la part des autorités footballistiques égyptiennes.

Depuis peu, l’Egypte semble néanmoins tendre une oreille un peu plus attentive aux coptes qui s’imaginent en nouveau Salah, Zidane ou Ronaldo. Plusieurs médias égyptiens ainsi que des entraineurs de la région sont venus assister aux sessions et matchs de la toute jeune académie « Je suis ». Un intérêt qui redonne le sourire à Mina Ayman, refusé par trois clubs avant d’être accueilli par Mina Bendary. « Grâce à notre club, on va arriver à percer. Des chrétiens vont intégrer le championnat et on verra bientôt des chrétiens et des musulmans jouer en ligue 1 », prédit le garçon de 17 ans, que ses camarades surnomment Messi.

Enquête de la FIFA

L’association américaine Coptic Solidarity a recensé plusieurs dizaines de témoignages de joueurs coptes recalés par des clubs égyptiens, en dépit de leurs performances sportives. En 2016, sa directrice, Lindsay Griffin, avait déposé plainte pour « discrimination systématique » auprès de la Fédération internationale de football (FIFA). Une lettre restée sans réponse jusqu’il y a encore quelques semaines. Le service presse de l’organisation internationale semblant découvrir cette plainte, nous a en effet assuré que le comité diversité de la FIFA « allait travailler de concert avec l’ong afin d’obtenir plus d’informations sur ces cas ».

En attendant que la ferveur autour de la coupe du monde soit retombée et que cette enquête soit réellement lancée, l’initiative de Mina a déjà marqué des points dans la communauté copte. Assailli de demandes à travers tout le pays, il a ouvert plusieurs autres branches de son académie au Caire mais aussi dans les régions rurales et conservatrices de Haute-Egypte et du delta du Nil.

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