Par Georges Malbrunot – Le Figaro –

Deux véhicules  blindés des forces de sécurité sont stationnés à l’entrée du campus d’al-Azhar dans le quartier de Medina al-Nasr au Caire. Agenouillé, un policier prie sur la pelouse, tandis que dans sa guérite, un gardien réclame au visiteur son laissez-passer.

Plus encore qu’à l’ordinaire, al-Azhar est sous haute surveillance, en cette période électorale. « Il n’y a aucune liberté ici, on ne peut pas parler, mais je vous dirais simplement que l’ADN d’al-Azhar est islamique », confie Ahmed, un étudiant en littérature, sympathisant des Frères musulmans, que le maréchal Abdel Fattah al-Sissi combat d’une poigne de fer depuis qu’il les a chassés du pouvoir en 2013.

Mais le berceau millénaire de la pensée islamique sunnite lui résiste. Derrière les hauts murs de cette vénérable institution, qui accueille chaque année 300 000 étudiants étrangers, se joue un bras de fer entre pouvoir politique et religieux.

« Al-Azhar, c’est un million d’étudiants pour toute l’Égypte et des écoles un peu partout dans le pays », fait valoir Khairy Shaarawy, responsable du Département des études islamiques en français. « À côté du bureau du grand imam qui est entouré de 80 savants, ajoute ce docteur diplômé de la Sorbonne, il y a 75 facultés, et le Dar al-iftaa, où les oulémas édictent les décrets religieux », destinés au milliard et demi de sunnites à travers le monde. Un « paquebot » dont le raïs Sissi compte exploiter le rayonnement pour mieux contrôler cet acteur majeur de la vie politique ­égyptienne.

Dans les années 1950, « Gamal Abdel Nasser mit la main sur al-Azhar en nommant le grand imam », explique le Dr Shaarawy. « Pendant la guerre contre Israël en 1973, dit-il, al-Azhar mobilisa la population. Anouar el-Sadate confia ensuite plus de pouvoirs aux religieux contre ses ennemis communistes. Quant à Hosni Moubarak, il recadra un peu l’enseignement, mais l’influence wahhabite saoudienne s’était déjà infiltrée. »

Lorsque la révolution éclata en 2011, le grand recteur, cheikh Ahmed al-Tayyeb, essaya de calmer les étudiants. Mais la majorité réclamait le départ de Moubarak, et allait saluer, un an après, la victoire de Mohammed Morsi. Le premier président islamiste de l’histoire de l’Égypte chercha à infiltrer l’Assemblée des grands savants autour du recteur. « Seuls quelques-uns acceptèrent », se souvient Khairy Shaarawy.

Lorsque l’armée reprit le pouvoir en 2013 pour confier les rênes du pays à Sissi, cheikh al-Tayyeb s’afficha aux côtés du nouveau raïs, lors de sa première prise de parole télévisée. En coulisses, les Frères musulmans – ou ce qui en restait, après les impitoyables purges contre les islamistes – juraient de faire d’al-Azhar le bastion de la résistance anti-Sissi. Ils avaient, pour eux, une majorité d’enseignants, qui aujourd’hui encore seraient sensibles aux idées « fréristes ».

« On le sent dans des réunions que l’on tient avec eux, confesse Ahmed l’étudiant frondeur, même si on fait attention, car on a peur que des mouchards aient été infiltrés. » Sur les murs, des graffitis anti-Sissi apparurent. Ils ont disparu aujourd’hui. Mais combien d’étudiants restent acquis aux Frères ? Un quart, selon le Dr Shaarawy. Beaucoup plus, selon l’étudiant en résistance passive.

Fin 2014, dans un discours qu’aucun président n’avait jamais tenu, Sissi appela les imams d’al-Azhar à « révolutionner » l’islam, en actualisant des textes, vieux de plus de dix siècles. Et il enjoignit le recteur de mener ce combat. « Honorable imam, lui dit le raïs, vous portez la responsabilité devant ­Allah. Le monde entier attend votre parole, car la nation islamique se déchire, se désintègre et s’en va à sa perte, et cela, de nos propres mains. »

Depuis, le raïs – confronté à un terrorisme islamiste, dans le désert du Sinaï mais aussi dans les grandes villes du pays comme Alexandrie, frappée samedi par un attentat – n’a cessé de réitérer ses injonctions à al-Azhar. Mais elles sont restées, pour la plupart, lettre morte. Pas à cause de l’hostilité de cheikh al-Tayyeb, formé lui aussi à la Sorbonne, mais de la résistance d’une majorité de grands savants traditionalistes, qui siègent autour de lui. « Cheikh Tayyeb fait de l’équilibrisme entre ses conservateurs et ses rénovateurs, il est sur la corde raide », constate un diplomate.

Sissi voulut contrôler les prêches du vendredi dans les centaines de milliers de mosquées d’Égypte. Mais al-Azhar s’y est opposée. « Le raïs voulait unifier les sermons afin qu’ils soient rédigés par le ministère des Biens religieux et accessibles sur son site Internet, explique un chercheur, qui tient à l’anonymat. Finalement, al-Azhar n’accepta que de recevoir des éléments de langage des prêches. »

Même si le pouvoir a embastillé des milliers de cadres et sympathisants islamistes, ceux-ci parviendraient encore à diffuser leur idéologie dans un certain nombre de mosquées clandestines, 20 % du total, selon certaines estimations. Sans oublier des établissements d’apprentissage des langues étrangères, là où certains Français – certes moins nombreux qu’il y a dix ans – viennent encore, bien plus qu’à al-Azhar, où l’on enseigne « l’islam du juste milieu ».

Une autre résistance s’est manifestée sur la question du divorce oral. Le pouvoir voulait abolir cette forme persistante de répudiation à la disposition du mari. Mais là encore, les plus conservateurs des grands oulémas d’al-Azhar ont dit non.

« Al-Azhar est pour la réforme, insiste l’enseignant anonyme, mais ses outils de fonctionnement diffèrent de ceux utilisés par le pouvoir qui cherche à passer en force. » « Nous sommes un bouc émissaire facile, regrette ce professeur. Le pouvoir dit : les attentats, c’est al-Azhar, la violence dans le Sinaï, c’est al-Azhar. Mais il doit aussi reconnaître ses propres failles sécuritaires. »

Si l’université a irrigué la pensée d’une majorité de cadres Frères musulmans égyptiens, elle se targue de n’avoir jamais vu passer un futur djihadiste.­ Elle s’est affichée, d’autre part, clairement, contre le port du niqab et contre l’excision.

En revanche, si elle condamne Daech, elle reste incapable d’excommunier les djihadistes. « Ce sont des criminels musulmans. On les taxe de criminels, mais on ne peut pas leur retirer leur foi, sinon on rentre dans le jeu des djihadistes », soutient le Dr Shaarawy. Bref, la « modernisation » d’al-Azhar, souhaitée par le pouvoir, prendra beaucoup de temps.

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